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Mais c’est quoi, au juste, les anticipations rationnelles ?

Il paraît qu’il y a eu, dans les années 1990, une " révolution des anticipations rationnelles ", avec donc un " changement de paradigme " en macroéconomie, utilisé pour justifier les changements de politique économique (indépendance des Banques Centrales, intervention de l’Etat réduite au minimum, car sans effet puisque " rationnellement " anticipée par les agents économiques).Tout manuel, même élémentaire, s’est alors senti obligé d’en parler : comment ne pas le faire devant une telle découverte, qui a valu le prix Nobel à Lucas, Prescott et quelques autres ? Pour l’étudiant, les anticipations rationnelles, c’est un discours vague illustré par des sigles mathématiques mystérieux et incompréhensibles. Mais comme il est habitué à ce genre de situation — après avoir, notamment, subi des cours de microéconomie - il est résigné, et se contente d’apprendre par cœur ce qu’on lui dit.
On pourrait toutefois penser qu’un concept aussi important, qui porte sur le comportement des agents économiques (c’est-à-dire vous et moi …) est accessible à l’intuition, et défini en conséquence. Il n’en est pourtant rien. Si on se reporte aux manuels de macroéconomie (curieusement, c’est là qu’on trouve cette " révolution ", pourtant axée sur les choix individuels), on y trouve généralement une définition triviale, sans aucun intérêt, parfois accompagnée de formules incompréhensibles, du genre tE(pt+1| It), ou d’expressions obscures telles les " lois jointes " et les " biais résiduels ".
Pour savoir à quoi s’en tenir, il faut alors revenir à la source - chez ceux qui ont d’abord formulé le concept, dans des revues " savantes ". On découvre alors qu’on est tout simplement devant une hypothèse d’autoréalisation, où les croyances jouent donc un rôle fondamental - bien plus que la rationalité. Hypothèse fort ancienne, bien sûr, sur laquelle Keynes a tout particulièrement insisté. Rien de bien nouveau, si ce n’est le fatras mathématique qui l’accompagne.
Une fois de plus, on bluffe les étudiants - et le reste du monde - en jouant sur leur ignorance en mathématiques, alors que derrière celles-ci il y a une idée simple, fort ancienne, à l’intérêt discutable.

Une définition qui n’en est pas une

S’il y a un point où l’économiste en chef de Clinton (Joseph Stiglitz) et celui de Bush (Gregory Mankiw) sont d’accord, c’est celui de la définition des anticipations rationnelles (la science dépasse les clivages politiques …). En effet, on lit dans le " glossaire " des Principes d’économie de Stiglitz, que « les anticipations des individus sont rationnelles s’ils tiennent pleinement compte de toutes les données pertinentes disponibles », et dans celui des Principes de l’économie de Mankiw que « l’hypothèse selon laquelle le public utilise l’ensemble des informations disponibles et utiles pour se faire une idée de l’avenir, y compris celles concernant les politiques suivies par le gouvernement dans le futur ».

Mais pourquoi a-t-il fallu attendre les années 1970 pour supposer que les agents économiques " utilisent l’ensemble des informations disponibles pour se faire une idée de l’avenir " ? Etaient-ils, avant, complètement idiots, à Wall Street et ailleurs ? Et que veut dire " tenir pleinement compte " ? Mystère. A l’étudiant de se débrouiller, et d’essayer de comprendre. S’il va voir dans d’autres manuels, y compris plus avancés, il retrouve partout la relation entre anticipations rationnelles et utilisation (" pleine " ou " au mieux " ou " efficace ") de toute l’information disponible. Ainsi, on trouve dans le " glossaire " du manuel de Macroéconomie (1986) de Robert Barro la définition suivante :
« Anticipations rationnelles : point de vue selon lequel les personnes font des pronostics ou des estimations de variables inconnues de la meilleure façon possible, en utilisant toute l’information disponible sur le moment ».

De son côté, David Romer écrit, lorsqu’il aborde pour la première fois la question des anticipations rationnelles dans sa Macroéconomie avancée (1990) :
« Il est donc naturel de se demander ce qui se passe lorsque les investisseurs forment leurs anticipations de taux de change en utilisant toute l’information publiquement disponible - c’est-à-dire lorsque leurs anticipations sont rationnelles » (p 233).

De leur côté, Jeffrey Sachs et Eduardo Larrain (Macroeconomics, Prentice Hall, 1992) expliquent que « La théorie selon laquelle les individus font un usage efficace de toute l’information disponible est connue sous le nom d’hypothèse des anticipations rationnelles » (p 40).

Olivier Blanchard et Daniel Cohen (Macroéconomie, 2002), après avoir noté que :
" Les gens utilisent toute l’information sur le futur, c’est-à-dire que les anticipations sont rationnelles ", sentent le besoin de préciser que
" cela ne signifie pas que les gens font vraiment tout le temps des anticipations rationnelles, mais les cas où les anticipations rationnelles sont une mauvaise représentation de la réalité sont une exception ".

On est donc plus que devant une hypothèse : un fait constaté, sauf cas exceptionnel.

Un autre type de définition consiste à faire allusion à l’absence d’ " erreurs systématiques ". Ainsi, selon le " glossaire " de L’économique (16-ième édition, 1998) de Paul Samuelson et William Nordhaus :
" les anticipations sont dites rationnelles si elles ne présentent pas d’erreurs systématiques (ou de biais) et utilisent toute l’information disponible ".

De même, Michael Burda et Charles Wyplosz écrivent dans leur traité de Macroéconomie :
" Les gens utilisent efficacement toute l’information dont ils disposent pour évaluer les événements futurs et ne commettent donc pas d’erreur systématique de prévision ".

Inutile de parler ici des manuels français, qui reprennent unanimement l’ensemble de ces termes (ou expressions), à savoir : " utilise l’information disponible ", " au mieux ", " efficacement ", sans " erreur systématiques ", etc.

Les maths

Souvent, suite à ce genre de définition, qui n’en est pas une, on a le droit à des sigles mathématiques incompréhensibles. C’est ainsi que Romer, après le couplet " utilise au mieux l’information disponible " explique :
" Le second postulat de Lucas est très important : il suppose que les producteurs déterminent rationnellement l’espérance conditionnelle de ri pour pi donné. Autrement dit, Lucas suppose que E(ri| pi) est égal à la véritable espérance de ri connaissant pi et la vraie loi jointe des deux variables ".

Qu’est ce que cela veut dire ? Qu’est ce qu’une " véritable espérance " et une " vraie loi " ? Que signifie ce symbole mystérieux E(ri| pi) ? Si nous on ne comprend pas, on se demande comment les " producteurs " le font et déterminent (" rationnellement ") cette fameuse " vraie loi ".

Ce qui n’empêche pas Romer d’écrire dans la foulée :
" Aujourd’hui l’hypothèse d’anticipations rationnelles ne paraît pas plus curieuse que l’hypothèse de maximisation de l’utilité individuelle. Cependant, quand Lucas l’a introduite, elle a été très controversée ".

On comprend pourquoi : il y a une différence entre connaître ses goûts (sa fonction d’utilité) et connaître les " vraies lois " qui gouvernent l’économie avec sa multitude d’agents en interaction, aux goûts et aux croyances différents.
Sachs et Larrain sortent aussi le coup du " vrai " modèle, 400 pages après avoir défini les anticipations rationnelles par l’utilisation " au mieux " de l’information disponible :
" Lucas et Sargent supposent que les travailleurs et les entreprises se comportent comme s’ils connaissaient le " vrai " modèle de l’économie et faisaient leurs prévisions concernant l’inflation sur la base de ce modèle. Si on parle à ce propos d’anticipations rationnelles c’est parce qu’on part de la constatation qu’il est rationnel de la part d’agents économiques de former leurs anticipations sur la base de leur ’modèle’ de l’économie " (p 462).

De son côté, Patrick Artus écrit dans son traité de Macroéconomie :
" On suppose que les anticipations sont rationnelles. Ceci implique (sic !) que, étant donné l’information disponible à la date où l’anticipation est formée, l’espérance de l’erreur d’anticipation conditionnelle à cette information est nulle. En effet, par définition (sic !) des anticipations rationnelles :
-1Xe = E(X0| I-1) "
.
Ou encore :
" Les anticipations sont maintenant rationnelles :
Pe = E(P|W-1) "
.

Comprenne qui pourra …

Evidemment, qui dit espérance mathématique, dit loi de probabilité. Mais quelle loi ? D’où vient-elle ? Et qu’est ce que sont ces mystérieux symboles I-1 et W-1 ?

Si on veut comprendre quelque chose, il faut en fait se reporter aux textes de ceux qui ont introduit le concept. On constate alors qu’on est loin de " l’utilisation au mieux de l’information disponible " …

Des anticipations autoréalisatrices

Thomas Sargent, l’un premiers à avoir utilisé l’hypothèse des anticipations rationnelles, écrit dans The Concise Encyclopedia of Economics (en ligne, sur internet) :
" La notion d’anticipation rationnelle signifie que ce qui arrive effectivement n’est pas significativement différent (de façon régulière et prévisible) de ce à quoi les gens s’attendent ".

Dans une série de conférences (The Arne Ryder Lectures) publiées sous le titre Bounded Rationality in Macroeconomics (Oxford University Press) Sargent précise :
" L’idée d’anticipation rationnelle comporte deux aspects : premièrement, le comportement de chaque personne peut être décrit comme le résultat de la maximisation d’une fonction objectif soumise aux contraintes perçues par la personne ; deuxièmement, les contraintes perçues par les uns et les autres sont mutuellement compatibles ".

On notera qu’il n’y a rien dans ces définitions sur le " traitement au mieux de l’information disponible ". En revanche, on y voit apparaître la notion de " contrainte perçue " et de compatibilité des perceptions des divers agents. Sargent précise à ce propos : " Dans un système économique, les décisions d’une personne font partie des contraintes subies par d’autres, de sorte que la compatibilité des décisions nécessite que chacun forme des croyances à propos des décisions des autres, de leur processus de décision et de leurs croyances " (p 6).

Ainsi, l’hypothèse sur les anticipations rationnelles - qui, selon Romer, ne serait " pas plus discutable que l’hypothèse de maximisation individuelle " - fait intervenir les croyances de chacun à propos de ce que vont faire les autres, mais aussi à propos des croyances qui sont à la base de leurs décisions ! Rien que ça … En outre, pour que les anticipations soient effectivement " rationnelles ", il faut que ces croyances soient justes, ou vraies, et donc compatibles ! On comprend que cette hypothèse totalement délirante ait suscité, pour le moins, des réticences ... Sargent le sait, et pose alors la question : " Pourquoi les économistes adoptent-ils l’hypothèse d’anticipations rationnelles ? ". Il répond :
" Comme il y a tellement de résultats possibles dans les modèles où le comportement de chacun dépend de la perception qu’il a de son environnement et du comportement des autres, ces modèles ne sont d’aucune utilité du point de vue des prédictions ".

Donc pour obtenir ces fameuses prédictions, on fera l’hypothèse la plus invraisemblable possible. On supposera que tous les agents sont identiques, et ont les mêmes croyances (autoréalisatrices). Puis, pour faire avaler le tout, on parlera de macroéconomie …
Quant à Muth, le premier à avoir utilisé l’expression " anticipations rationnelles " (dans " Rational Expectations and the Theory of Price Movements ", Econometrica, 1961), il écrit à leur propos qu’elles sont
" des prévisions informées des événements futurs, c’est-à-dire qu’elles sont essentiellement les mêmes que les prévisions de la théorie pertinente ",
tout en précisant que cela veut dire que :
" les anticipations des entreprises (ou, plus généralement, la loi de probabilité des événements auxquels elles s’attendent) tendent à suivre la même loi que celles suivies par les prévisions qui découlent de la théorie (c’est-à-dire, la loi de probabilité ’objective’ de ces résultats) ".

L’essentiel, ce sont donc les lois de probabilité, " subjective " et " objective ", des variables considérées. Si Muth parle de loi " objective ", avec des guillemets, c’est parce qu’il ne peut ignorer que les situations observées, " réelles ", résultent des décisions des agents, et donc, entre autres, de leurs croyances concernant le " vrai modèle " de l’économie.

Lucas et Prescott, dans l’autre texte fondateur sur les anticipations rationnelles (" Investment under uncertainty ", Econometrica,1971), les introduisent de la façon suivante :
" Le prix prévu et le prix effectif suivent la même loi de probabilité, de sorte que les anticipations sur le prix sont rationnelles " (leurs italiques, p 660).
Ils précisent même :
" Nous renonçons donc, par avance, à apporter une quelconque lumière sur le processus à travers lequel les entreprises transforment l’information courante en prévisions sur les prix ".
Plus loin, ils écrivent :
" Nous supposons que les anticipations des entreprises sont rationnelles, ou que le prix anticipé en t est la même fonction de (u1, …, ut) que le prix effectif. Autrement dit, nous supposons que les entreprises connaissent la vraie loi de probabilité des prix pour toutes les périodes futures " (p 664).

Lucas et Prescott n’utilisent pas ici de guillemets lorsqu’ils parlent de la " vraie " loi de probabilité, qui résulte pourtant des actions des entreprises. Mais Lucas le fait ailleurs. Par exemple, dans " Asset Prices in an Exchange Economy " (Econometrica, 1978), il écrit à propos de l’hypothèse des anticipations rationnelles qu’elle est " l’hypothèse selon laquelle les agents ’connaissent’ les agents la ’vraie’ loi de probabilité des prix ." (p 1444). Dans ce même article, on trouve encore une définition non ambiguë sur les anticipations rationnelles :
" L’hypothèse des anticipations rationnelles : la fonction-prix p qui découle du comportement du consommateur et qui égalise les offres et les demandes est supposée être la même que la fonction-prix p sur la base de laquelle le consommateur prend ses décisions " (p 1431).

On est loin de " l’utilisation au mieux de l’information disponible " des manuels…

Quelle rationalité ?

Quand Muth introduit l’expression " anticipations rationnelles ", il le fait pour se démarquer de ceux qui utilisent dans leurs modèles une formule donnée a priori pour calculer les variables anticipées (anticipations extrapolatives ou adaptatives), formule qui ne tient pas compte de l’expérience accumulée, et qui devrait être modifiée - si les individus sont rationnels. On peut donc légitimement contester la procédure consistant à utiliser une formule qui, en prolongeant une tendance passée, conduit à des erreurs systématiques. Des individus rationnels vont, à tout moment, analyser la situation présente, en tenant compte de l’expérience passée, et faire des prévisions en conséquent. Mais cela n’implique nullement que ces prévisions seront " correctes " - ou autoréalisatrices. Ce qui est le plus vraisemblable, c’est qu’ils vont continuer à se tromper, et vont constamment modifier le modèle qui leur sert à faire leurs prévisions. Lucas, Prescott, mais aussi Sargent, avancent cependant (mais sans trop de conviction) que " à la longue ", ce processus s’arrêtera, les lois de probabilité des anticipations et des valeurs prises par les variables étant alors égales. Mais c’est là une pure pétition de principe, basée sur l’idée, nullement prouvée, que l’économie doit toujours, après un certain temps d’ajustement, se situer à l’équilibre (à cela s’ajoute souvent l’argument péremptoire, ou larmoyant, selon le cas : " sinon, on ne peut rien faire " - sous-entendu, on ne peut plus construire de modèles).

A supposer qu’un équilibre soit atteint - les prévisions étant autoréalisatrices - il n’y a aucune raison de le qualifier de " rationnel ", puisqu’il est le produit de croyances qui n’engendrent pas forcément des états efficaces, au sens où l’entendent les économistes (les théoriciens des jeux insistent tout particulièrement sur ce point). Il y a un dénommé Keynes qui a, entre autres et depuis fort longtemps, insisté sur ce point. Il ne supposait pas, évidemment, comme Muth, Lucas, Prescott et nos " nouveaux macroéconomistes " que le modèle auquel croient les agents est walrasien, ceux-ci agissant en preneurs de prix - tout en les proposant ! - et engendrant par leurs actions des optima de Pareto. Quand on sait ce qu’est le modèle de concurrence parfaite, on se demande si ce n’est pas une plaisanterie ….

Quant à la fameuse " information disponible ", elle se réduit généralement à une variable, masse monétaire ou un paramètre du même genre. Une fois de plus, la montagne accouche d’une souris. Et tant pis pour les étudiants, qui aimeraient en savoir plus sur le monde dans lequel ils vivent …

 
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