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A la recherche du marché...

S’il est une question sur laquelle l’enseignement actuel de l’économie - tel qu’on le trouve, par exemple, dans les manuels - laisse particulièrement à désirer, c’est celle du marché : tout le monde en cause, mais personne ne dit exactement ce qu’il en est. Alors, quand la prestigieuse revue Pour la Science (édition française de Scientific American) publie dans son numéro de mai 2003 un article - de Bernard Ruffieux (directeur du laboratoire d’économie appliquée de l’Inra, Grenoble) - intitulé : Les marchés testés en laboratoire avec pour sous-titre : «  L’usage de la méthode expérimentale se répand en économie, révélant notamment que les marchés de biens suivent des lois que les économistes parviennent à formuler, ce qui n’est pas le cas de marchés financiers », on ne peut que se précipiter pour lire un tel article : enfin quelqu’un qui sait ce qu’est un marché, et qui fait même des expériences avec ! Et qui, en outre, découvre des « lois » que « les économistes parviennent à formuler » : enfin, dira-t-on !

Des marchés tels qu’ils sont ... ou tels qu’ils doivent être ?

Puisqu’il va tester « les marchés », Ruffieux commence son article en écrivant, ce qui semble aller de soi : « avant de voir pourquoi il en est ainsi [concernant les conclusions auxquelles il parvient], examinons en détail ce qu’est un marché réel ». Voilà qui est prometteur ! Hélas on est vite déçu ! En réalité, Ruffieux n’ « examine » rien du tout. Il passe immédiatement, après la constatation banale : « Dans nos économies contemporaines, les marchés sont partout : marchés du travail, marchés interentreprises, marchés de consommation finale, marchés financiers et monétaires, etc. », aux « fonctions » du marché : « tous ces marchés ont des fonctions communes, que l’on regroupe en deux catégories : la première est de coordonner les décisions ... la seconde est, à travers le jeu de la compétition, d’inciter les acteurs économiques à prendre des décisions qui, aiguillonnées par leur intérêt individuel, servent néanmoins l’intérêt collectif ». Non seulement, on ne sait pas ce qu’est un marché mais on est subrepticement passé du positif au normatif (« l’intérêt collectif »). Ce que confirment les phrases suivantes : « ainsi, le marché du travail doit assurer la coordination des opérations, trouver l’adéquation la meilleure entre les compétences et les tâches qu’il faut accomplir, et motiver les salariés afin qu’ils réalisent bien leur tâche. Le marché financier doit allouer les capitaux disponibles aux activités les plus rentables ... Les marchés des biens intermédiaires doivent optimiser l’utilisation des matières premières ... » » (nous soulignons). On ne sait pas ce que sont ces marchés, mais on nous dit ce qu’ils doivent être. Pourtant, distinguer entre positif et normatif est la première règle, élémentaire, de toute démarche scientifique - en sciences sociales, le problème se pose en permanence.

On n’est pas en présence d’un lapsus, puisqu’on lit à la suite : « le marché financier doit allouer les capitaux aux activités les plus rentables et inciter les dirigeants à prendre les bonnes décisions pour leur entreprise. Les marchés des biens intermédiaires doivent optimiser l’utilisation des matières premières » (nous soulignons) - tout cela étant couronné par un baratin sur « la bonne aptitude des marchés ... condition indispensable au fonctionnement correct des économies occidentales ».

Une théorie réduite à une mystérieuse « main invisible »

La partie suivante, intitulée : « A quoi servent les marchés ? », commence en évoquant « la théorie standard » :

« La théorie standard énonce de bonnes nouvelles concernant les différents types de marchés : sans que quiconque n’en prenne conscience, chacun, en assurant ses intérêts propres, sert au mieux ceux de la société toute entière. La première fonction, celle de la coordination, est possible dans le cadre des marchés concurrentiels. Mieux encore, tout résultat efficace pour une économie peut être obtenu par un système de marché concurrentiel. De surcroît, ce mécanisme est peu exigeant en information : si chaque agent économique ne connaît que ses préférences ou ses propres coûts, il lui suffit d’être informé sur les prix pour prendre les meilleures décisions au sens de son intérêt individuel. La ‘main invisible du marché’, dont Adam Smith disait qu’elle coordonne les égoïsmes pour assurer le bien public, fait le reste ».

Le lecteur ne saura jamais ce qu’est exactement la « théorie standard » (ne parlons pas de la « main invisible du marché »…). Comme il ne saura pas plus loin - dans la partie intitulée « des marchés stables par nature » - ce qu’est « la théorie du marché concurrentiel » :

« Selon la théorie du marché concurrentiel, en essayant d’optimiser leur fonction d’utilité - ou de minimiser leur fonction de coût pour les vendeurs - les acteurs économiques adoptent rapidement (sic !) des prix proches du prix d’équilibre concurrentiel ... C’est le miracle de la ‘main invisible’ » (p 89).

Mais qu’est-ce qui est donc testé dans ces « expériences » ?

Les miracles ne pouvant donner lieu à des tests, qu’est ce que Ruffieux teste donc dans son « laboratoire » ? Un système avec un commissaire priseur qui affiche des prix, regroupe les offres et les demandes d’agents « preneurs de prix », etc., comme le suppose la « théorie standard », où la « théorie du marché concurrentiel » ? Pas du tout. « Les deux institutions les plus utilisées dans les expériences sont la double enchère orale continue et le marché d’offre de ventes affichées. Elles sont représentatives des marchés réels ». Voilà qui est sidérant : les marchés dans le monde qui nous entoure seraient caractérisés par « la double enchère orale continue » ! Mais qu’est-ce donc que ce truc, qu’on ne trouve même pas dans les manuels de microéconomie, y compris "avancés" ? Pour le savoir, il faut aller consulter des traités spécialisés, comme l’Encyclopédie des marchés financiers (éd. par Y. Simon, Economica, 1997, p. 940), où on lit à propos des « performances des doubles enchères continues » que « la complexité des mécanismes de double enchère rend difficile la formalisation de leur fonctionnement et pratiquement impossible leur analyse théorique ». Car cette dernière suppose une « formalisation inextricable en termes d’équilibres de Nash bayésiens de jeux à information incomplète » (p. 942) (ouf !), ce que tout consommateur fait (sans le savoir ?) lorsqu’il va au supermarché du coin ...

A la lecture de cet article, on constate donc que « les marchés testés en laboratoire » sont des situations très particulières, des jeux aux règles strictes dans lesquels les participants sont soumis à une « phase d’apprentissage », qui a pour but de les mettre sur la voie de ce qu’on attend d’eux (parvenir à l’ « équilibre concurrentiel » - point où se coupent les courbes d’offre et de demande d’agents preneurs de prix). Une chose est sûre : on est loin de « la main invisible du marché » !

On ne voit pas où est l’intérêt de tels jeux - qui ont valu le Prix Nobel à l’un de ses initiateurs, Vernon Smith ... - si ce n’est de faire croire (du moins, aux non initiés) à l’existence de « lois » en économie, qui seraient indiscutables, puisqu’établies, ou corroborées, par des « expériences », gage suprême de scientificité.

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