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Le Nobel à Kydland & Prescott : une couronne de plus pour l’autisme

L’attribution du Prix Nobel 2004 à Finn Kydland et Edward Prescott (K&P) a donné lieu à un festival d’articles dans la presse. Il paraît que leurs " travaux " ont " inspiré ", entre autres, la mise en place des Banques Centrales indépendantes, l’inscription dans la constitution des Etats Unis de l’équilibre budgétaire et le pacte de stabilité européen. Rien que ça ! Ce serait donc presque l’équivalent, en économie, de la découverte du laser en physique - du moins si on s’en tient à ce que disent nos commentateurs (professeurs d’université en tête). A titre d’exemple, on prendra ici les articles publiés dans Le Monde du 13 octobre par Franck Portier (Université de Toulouse 1), puis par Antoine d’Autume et Olivier Hairault (Université Paris 1), six jours après (une page entière du Monde de l’économie).

Voyons ce qu’il en est, au-delà du jargon utilisé par nos experts - essentiel pour tromper l’homme de la rue sur la qualité de la marchandise.

L’article de 1977 : une constatation triviale

D’abord l’article de 1977 (" Des règles plutôt que le coup par coup. L’incohérence des plans optimaux "). Que démontre-t-il ? Que " les agents économiques anticipent et réagissent aux décisions publiques " (Portier). Exemple : " un Etat promet qu’il exemptera d’impôt pendant quinze ans les multinationales qui s’installeront sur son territoire. Une fois les usines construites, cet Etat peut avoir intérêt à revenir sur sa promesse Comme les entreprises anticipent ce comportement, elles ne s’installent pas. On sait depuis le début que l’Etat n’a pas intérêt à tenir sa promesse " (Portier). " La politique monétaire constitue l’exemple paradigmatique (sic !). Les autorités peuvent bien annoncer qu’elles vont mener une politique monétaire stricte. Les agents savent qu’elles seront amenées à dévier pour réduire quelque peu le chômage. Ils prennent le devant en se prémunissant contre l’inflation qu’ils anticipent, ne faisant ainsi que la rendre inévitable, avec aucun gain sur le front du chômage " (d’Autume et Hairault).

Ce raisonnement élémentaire, que tout le monde peut faire et qui est évidemment utilisé depuis fort longtemps (il est à la base, par exemple, de la législation sur les brevets), mérite-t-il un Prix Nobel ? La réponse est évidente…

Mais peut être le prix a-t-il été attribué en raison de la conséquence pratique qu’en tirent nos deux savants : il faut " que l’Etat se lie en adoptant une règle " (Portier). Par exemple, " on inscrirait dans la Constitution l’impossibilité de revenir sur la promesse d’exemption " (Portier). Ce qu’aucun Etat ne fait, évidemment. Sans parler qu’il a toujours la possibilité de modifier la Constitution - à moins qu’il soit inscrit dans celle-ci qu’on ne peut la modifier … Mais, alors, par récurrence à rebours - comme on dit en théorie des jeux - il faudrait remonter aux règles instaurées du temps de Adam et Eve ... Et pourtant les multinationales investissent, sans avoir de garantie absolue et ad eternam que la fiscalité ne changera pas ! Elles ne sont donc pas " rationnelles ", au sens de Kydland-Prescott-Portier-d’Autume-Hairault … _ Si on reprend l’exemple de la politique monétaire " avec chômage ", on peut aussi envisager le cas où la Banque Centrale baisse les taux d’intérêt, ce qui rend moins cher le crédit, et donc l’investissement et la consommation, avec un cercle vertueux où le chômage diminue (il y a de la main d’œuvre disponible), la production augmente (il y a des capacités de production disponibles), etc. Les agents peuvent aussi anticiper cela, très rationnellement, avec un effet positif " sur le front du chômage ". Ils peuvent également anticiper qu’en s’approchant du plein emploi, il peut y avoir surchauffe, ce qui peut conduire la Banque Centrale à augmenter alors le taux d’intérêt - qu’elle ait annoncé ou pas qu’elle le ferait si tel était le cas. Entre temps, il y aura eu hausse de l’emploi, de la production, des profits - tout cela étant " rationnellement " anticipé.

Il paraît que les " travaux " de K&P (c’est-à-dire, des trucs pleins de mathématiques pour " démontrer " ce qu’on peut très bien comprendre sans elles) ont " inspiré, aux Etats Unis, le Gramm-Rudman-Hollings Balanced Budget Act, qui inscrit l’équilibre budgétaire dans la constitution " (Portier). Peut être ; n’empêche que l’administration Bush - pourtant du même bord que K&P, ultra libéraux déclarés - ne s’est pas privée, dès que la crise pointait, à s’asseoir sur cet " Act ", et à augmenter allègrement, année après année, le déficit budgétaire (tout le monde - à commencer par les admirateurs de K&P - vantant même la " croissance forte " des Etats Unis pendant ces années). Alors où est le " résultat " qui mérite à nos hommes le Prix Nobel ? Mystère. Mais peut être qu’il se trouve dans l’autre article qui aurait révolutionné la science économique, celui de 1982, sur la théorie du cycle ?

L’article de 1982 ou l’hyperautisme couronné

A propos de cet article (" Le temps de construire et les fluctuations agrégées "), nos deux professeurs de la Sorbonne et de l’Institut Universitaire de France écrivent :

" Plus encore que Lucas [autre Prix Nobel], les deux lauréats pensent que la macroéconomie ne peut se tenir à l’écart des principes de l’analyse microéconomique. Sur cette base, ils ont proposé une approche originale - systématique et quantitative - de la macroéconomie " (d’Autume et Hairault).

Ils précisent, à ce propos :
" En 1982, Kydland et Prescott s’attaquent à un sujet encore plus ambitieux, la compréhension des fluctuations de l’activité économique… Les fluctuations observées dans les pays développés (il est notoire que dans les pays sous-développés les agents ne sont pas " parfaitement rationnels ", d’où leur sous-développement. AE) résulteraient des comportements parfaitement rationnels d’agents économiques, soumis à des chocs technologiques aléatoires … Les fluctuations économiques de la production et des heures travaillées traduisent maintenant les réponses optimales d’agents économiques soumis à un environnement changeant sur lequel le gouvernement n’a pas de prise ".

Magnifique ! La macroéconomie serait enfin " fondée microéconomiquement ", ce qui permettrait d’expliquer les cycles économiques par les " réponses optimales " des agents (au pluriel). Voyons donc ce que disent K&P dans l’introduction de leur article " paradigmatique " de 1982 :

" Notre approche intègre les théories de la croissance et du cycle. Comme dans la théorie de la croissance usuelle, on suppose qu’il y a un ménage représentatif ayant une durée de vie infinie. Comme les fluctuations dans l’emploi sont essentielles dans le cycle économique, le consommateur accorde non seulement de l’importance à la consommation, mais aussi au loisir ".

Le modèle ne comporte donc qu’UN ménage, ou qu’UN consommateur (c’est le même). L’adjectif " représentatif " ne change rien, puisque dans le modèle il n’y a qu’UNE fonction d’utilité, qu’UNE fonction de production et qu’UN SEUL choix intertemporel. C’est tout simplement Robinson sur son île (dans d’autres articles sur cette théorie, l’image de Robinson est souvent mobilisée). Un Robinson dont le problème est donc de choisir entre consommer et investir (en vue de sa consommation future), et entre travailler et se détendre. Le travail sert à produire les biens qu’il consomme, ou qu’il consommera plus tard.

Evidemment, il n’y a pas de chômage, Robinson pouvant travailler tout ce qu’il veut (à moins d’appeler " chômage " la part du temps qu’il décide de consacrer au loisir).

Où est donc la nouveauté, la découverte méritant le Prix Nobel ? Est-ce dans le fait que K&P proposent, comme ils le disent, " une importante modification au modèle usuel de la croissance " qui consiste à supposer " qu’il faut plusieurs périodes pour construire de nouveaux biens de capital " et que " seulement des biens de capitaux finis font partie du stock de capital productif " ? Ou qu’ils modifient " une caractéristique cruciale des préférences " en supposant " une fonction d’utilité à consommation et loisir non séparables dans le temps et qui admet une plus grande substituabilité du loisir dans le temps " ?

C’est ainsi qu’ils se donnent l’utilité en t (tirée d’on ne sait où) :

u(ct, a(L)lt) = [ct1/3(a(L)lt)2/3] 0 g/g
u(ct, a(L)lt) = [ct1/3(a(L).lt)2/3 ]g / g

(où ct et lt désignent respectivement la consommation et le loisir en t, a(L) un opérateur traduisant la " substituabilité du loisir dans le temps "), le programme de Robinson consistant à rechercher les suites de consommation (ct) et de loisir (lt) qui maximisent l’utilité intertemporelle (pour toute le vraie) :

E(St b t u(ct, a(L)lt))
E(St bt u(ct, a(L).lt))

où b est un facteur d’escompte (évaluation présente des utilités futures).
Au delà du caractère apparemment savant de ces écritures, cela voudrait dire qu’on a donné le Prix Nobel pour avoir modifié certains des paramètres qui caractérisent Robinson Crusoe et son environnement. Ce qui n’est pas sérieux … tout en étant vrai ! En fait, la grande nouveauté tient en ce que les choix intertemporels de Robinson vont être comparés aux évolutions effectives des sociétés. Robinson décide qu’il va travailler plus ou moins dans le temps ? On compare l’évolution du temps qu’il passe à travailler avec celle de l’emploi dans le pays auquel le modèle est appliqué. Même chose pour la production, l’investissement, la consommation - toutes évaluées globalement (on est en "macroéconomie"). Evidemment, il n’y a aucune raison pour que ça colle. Mais alors on va " calibrer " le modèle, en jouant sur les paramètres " libres " (par exemple le g de la fonction d’utilité, les " décalages " dans a(L) et dans la fabrication des biens de capital) : on va chercher les valeurs de ces paramètres de façon à ce que " ça colle " le mieux possible (ce qui fait dire à d’Autume et Hairault : " Les simulations de modèles calibrés jouent presque le rôle d’expériences de laboratoire " …). On aurait ainsi " fondé microéconomiquement " - puisqu’il y a quelque part un choix maximisant quelque chose - la macroéconomie … Et on " expliquerait ", grâce à ces travaux " de laboratoire ", ce qui se passe dans le monde grâce à des choix de Robinsons.

Ce qui est, pour toute personne sensée, une absurdité totale : qu’est-ce que cet individu dont les choix représentent ceux de l’économie toute entière ? Nos professeurs évitent d’en parler, évidemment. D’Autume et Hairault savent quand même à quoi s’en tenir. D’où les phrases embrouillées du genre : " Plus encore qu’un schéma explicatif, K&P proposent une démarche empirique nouvelle mettant l’accent sur les propriétés cycliques des variables macroéconomiques. Les implications d’un corps d’hypothèses y sont dérivées théoriquement et quantifiées (re-sic !), avant d’être confrontées aux faits ". Ou encore : " Les méthodes de K & P … ont échappé au purisme et au dogmatisme méthodologique qui les menaçaient ". Encore un message codé, qui veut dire que bien que K&P soient des ultralibéraux déclarés, on peut être de gauche et appliquer leur " méthode " (il suffit pour cela de rajouter des " imperfections " dans le modèle de Robinson, y compris l’Etat et de la monnaie).
Enfin, Kydland et Prescott parlent aussi d’"équilibre de concurrence parfaite ", de salaire et de taux d’intérêt, alors que leur " agent représentatif " est désespérément seul (ou, à la rigueur, il est entouré de clones, qui lui sont identiques - aucun échange ). Pauvre étudiant, auquel on apprend que la concurrence, c’est lorsqu’il y a " beaucoup " d’agents (non identiques) …

Pour ceux qui n’ont pas peur d’un peu de notations mathématiques.

Situons nous dans le cas le plus, où il n’y a que deux périodes. Les agents économiques choisissent x1 à la première période, x2 dans la seconde. Les autorités (ou le planificateur) choisissent p1 en 1 et p2 en 2. Elles cherchent à maximiser l’utilité collective :

S(x1, x2, p1, p2)

Si les agents ne connaissent pas en 1 le choix p2 des autorités en 2, alors ils choisiront un x1 d’une façon ou d’une autre, indépendante de p2 (qu’ils ignorent). Les autorités vont donc choisir, en 2, la valeur de p2 qui maximise
u(p1, p2) = S(X1(p1), X2(p1, p2),p1, p2)

où X1(p1)est le choix des agents économiques en 1 et X2(p1, p2) leur choix en 2, en ayant connaissance de X1(p1), p1 et p2.
Dans le cas où les agents connaissent en 1 la politique qui sera menée en 2, p2, alors ils feront à cette période le choix X1(p1, p2), les autorités choisissant en 2 la valeur de p2 qui maximise :

n(p1, p2) = S(X1’(p1, p2), X2(p1, p2),p1, p2)

Le maximum de la fonction n(.) est supérieur ou égal à celui de la fonction u(.), puisque dans cette dernière fonction, le choix en 1, X1(p1), est une donnée en 2, que le choix de p2 n’affecte pas, alors que dans n(.), les autorités peuvent modifier ce choix (donné par X1’(p1, p2)), ce qui élargit le domaine dans lequel ils cherchent à maximiser l’utilité collective S(.) (elles peuvent choisir une valeur de p2 différente de celle qui vérifie l’égalité X1’(p1, p2) = X1(p1)).
Il est essentiel, dans ce raisonnement, que les autorités connaissent la fonction de réaction X1’(.) des agents - et donc le modèle de l’économie qu’ils ont en tête au moment de prendre leur décision. Le rêve de tout planificateur …

Dans le cas où on raisonne sur n périodes, c’est la réaction X1’(p1, p2,..., pn) qui doit être connue.
Les autorités, au moment de leur choix (d’un vecteur de décisions (p1, p2,..., pn)), doivent connaître toutes les conséquences futures de chacun de ces choix - compte tenu des réactions, qu’elles connaissent, des agents. Malgré ce degré de connaissance, le choix de la suite optimale (p1, p2,..., pn) est très complexe (K&P, sous prétexte de " macroéconomie ", se limitent à des cas très simples). Sans parler du fait qu’elles peuvent chercher à modifier le modèle qu’ont en tête les agents …

 
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