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Taire la crise économique aux lycéens ?

Dès la rentrée 2010, un nouveau programme doit s’appliquer à l’enseignement des sciences économiques et sociales (SES) aux élèves de seconde. Un programme qui oublie le social, la société et la sociologie pour ne laisser subsister que la théorie économique néo-classique. Trente enseignants, chercheurs, économistes... s’insurgent.

En France, les élèves de lycée ont la chance de recevoir, en classe de seconde, un enseignement de « sciences économiques et sociales », ou SES. Créé en 1965, cet enseignement se donne pour objectif de permettre aux élèves de « mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent ».

Actuellement, le programme de SES de la classe de seconde est organisé autour de quatre grands thèmes : la famille ; l’emploi ; la production et la consommation. Chacun de ces thèmes est l’occasion d’aborder les grandes questions contemporaines, telles que les familles monoparentales, le chômage, les inégalités entre hommes et femmes, le partage de la valeur ajoutée, ou encore les effets de mode dans la consommation. Cet enseignement permet aux élèves de s’approprier des notions complexes, telles que les catégories sociales, le partage des revenus, ou la répartition de la population en différents statuts d’emploi. Il conduit les enseignants à allier les enseignements de différentes disciplines, en premier lieu l’économie et la sociologie, mais aussi l’histoire et la science politique. Enfin, au sein de ces disciplines, les enseignants peuvent utiliser différentes approches, pratiquant ainsi un indispensable pluralisme théorique.

Le ministère de l’éducation vient de faire connaître le nouveau programme, qui doit s’appliquer dès 2010. Il est pour l’essentiel réduit aux éléments de base de la théorie économique néo-classique : le comportement du consommateur ; celui du producteur ; et la détermination du prix d’équilibre sur le marché. Dans ce programme, des sujets aussi essentiels que... le chômage disparaissent. Exit également la pauvreté, la famille, l’organisation du travail, les syndicats, les inégalités de revenus, le partage salaire/profit, etc. Même le pouvoir d’achat se voit rayé de la liste ! Et la sociologie se voit réduite à la portion congrue : seules 4 leçons sur 12 lui sont consacrées, dont 2 placées en fin de programme, et présentées comme optionnelles.

Pourquoi des questions aussi essentielles que le chômage ou les relations sociales en entreprise ne sont-elles plus traitées ? La réponse tient en partie au cadre théorique utilisé : la théorie néo-classique, dont découlent ces programmes, est d’abord une théorie de l’échange pur, et de l’équilibre. Ce cadre théorique, qui domine actuellement la science économique, n’est adapté ni à l’analyse des crises, ni à la prise en compte des aspects collectifs et sociaux du processus économique.

L’autre partie de la réponse est plus directement politique. Il semblerait que ce soit le cabinet du ministre qui ait demandé que soient retirées du programme les questions politiquement sensibles, comme le chômage ou le pouvoir d’achat, et qui a fait en sorte que la sociologie soit réduite à la portion congrue.

Ce programme abstrait et économiciste, construit à partir d’un seul paradigme, est à rebours de la méthode propre aux SES, qui est à l’origine de son succès auprès des élèves. En SES, il s’agit avant tout de partir de questions, et d’apprendre aux élèves à raisonner en les confrontant à des textes, des données, des exemples historiques. Il s’agit de transmettre des méthodes, des savoirs, de mobiliser des théories concurrentes pour éclairer des débats et leurs présupposés, et non pas de faire réciter une théorie.

Ces nouvelles orientations sont une catastrophe pour les élèves concernés, qui vont recevoir un enseignement mono-disciplinaire et dogmatique, et, pour dire les choses, absurde sur un plan pédagogique. Cela est d’autant plus stupéfiant qu’elles interviennent au moment où la crise a conduit à une très large remise en question de la théorie économique néo-classique. Même les économistes les plus éminents, à commencer par Paul Krugman, ne cessent de remettre en cause les croyances des économistes néo-classiques dans « l’individu rationnel » et « les marchés efficaces » qui les rendent aveugles aux problèmes du monde.

Nous sommes, à des titres divers, engagés pour un enseignement d’économie ouvert aux différentes approches, aux autres disciplines, et aux évolutions du monde. Nous ne pouvons nous résigner à ce que de jeunes élèves soient soumis aux mêmes enseignements mortifères que ceux qui envahissent, pour le pire, nombre de facultés d’économie. Ce projet de programme, s’il était accepté, signerait l’arrêt de mort l’enseignement des sciences économiques et sociales tel que l’avait voulu les héritiers de Fernand Braudel : ouvert, critique, réflexif. Nous ne laisserons pas une telle chose se produire.


Alain Caillé
(Université Paris Ouest), Bernard Chavance (Paris-VII), Jean Dellemotte, Stéphanie Laguérodie, Corinne Perraudin, Nadine Thévenot, Bruno Tinel, Julie Valentin (Paris-I), Ozgur Gun (Reims), Hugo Harari-Kermadec (Ecole Normale Supérieure de Cachan), Jean Gadrey, Florence Jany-Catrice, Nicolas Postel, Richard Sobel (Lille-I), Agnès Labrousse, Stéphane Longuet (Picardie), Thomas Lamarche (Paris VII), Dany Lang (Paris XIII), Frédéric Lordon, André Orléan (CNRS), Gilles Raveaud (Paris-VIII), Catherine Samary (Paris-Dauphine), économistes membres de l’Association française d’économie politique. Emmanuelle Bénicourt (Valenciennes), David Bourguelle, Pauline Hyme (Lille-I), David Cayla (Angers), Bernard Guerrien, Sophie Jallais, Emeric Lendjel (Paris-I), Philippe Légé (Amiens), membres du Mouvement des étudiants pour la réforme de l’enseignement de l’économie.

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