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A quoi sert la science économique ?

Quel étudiant d’économie ne s’est pas posé cette question, lorsque, durant un cours interminable, les équations s’alignent les unes après les autres sans sembler avoir un quelconque intérêt pour répondre aux questions économiques que l’on prétend aborder.
" Mais, à quoi ça sert, tous çà ? " S’enquiert l’étudiant un peu déboussolé. " Voyons, cette théorie est très importante elle est très utilisée dans... " au choix : les entreprises, le marché financier,... L’étudiant avait donc tort de se poser de telles questions, puisque malgré leur caractère un peu étonnant, ces théories constituent les outils de réflexion des agents économiques ( et leur bien-fondé en est par là indirectement prouvé, puisque sinon il serait irrationnel que des agents utilisent des théories inutiles...). Toutefois, les doutes de l’étudiant ne s’en vont pas aussi facilement, premièrement les théories lui semblent toujours trop étonnantes pour pouvoir être, d’une quelconque manière, appliquées dans le monde réel. De plus, des exemples précis d’utilisation des théories ne lui sont quasiment jamais présentés concrètement... Et pour cause... Voici quelques exemples qui montrent l’intérêt des agents économiques pour les théories microéconomiques.

1. Il y a quelque années, à l’ENS Cachan, un général en retraite, qui donnait à présent des cours de stratégie en école de commerce et en entreprise vint faire une conférence sur, justement, la stratégie. Avec un professionnalisme d’entreprise ( transparents et projecteur), le général opère donc une description des règles de la stratégie. À la fin de son exposé, un enseignant d’économie l’interpelle : " Est-ce que vous utilisez la théorie des jeux ? " Réponse : " Ah, vous parlez de l’histoire des deux prisonniers c’est ça ? " Le prof d’économie était consterné, manifestement le summum de la réflexion économique sur la stratégie était tout bonnement inconnu pour ce général... expert en stratégie.

2. Les étudiants qui étudient la théorie de l’utilité espérée doivent eux aussi se demander si cette théorie sert à quelque chose dans la pratique... Les malheureux, ils ne savent pas que : " Cette théorie est à la base de toutes les pratiques de l’assurance " comme lui expliquera l’enseignant. Toutefois, pour se faire une idée par lui-même, il serait mieux inspiré d’aller directement regarder du côté du milieu des assureurs pour voir ce qu’ils font de la théorie économique. Justement, la revue Risques est une revue destinée aux assureurs et elle contenait dans son numéro 39, de septembre 1999, un dossier sur " La perception du risque ". Tiens, tiens, on va pouvoir observer comment les assureurs utilisent la théorie économique... Eh bien, devinez quoi ? Mis à part une présentation de Pierre Picard, un seul des neuf articles du dossier était écrit par des économistes ; cinq l’étaient par des psychologues. Et, que disaient-ils ? Sans critiquer violemment la théorie économique orthodoxe ( ce ne serait pas forcément propice dans une revue fondée par Denis Kessler), ils déclarent : " Si les premières études en psychologie de la décision sous incertitude prenaient comme référence la théorie de l’utilité espérée, celle-ci s’est rapidement révélée incompatible avec les comportements des sujets. [...] Les comportements courants sont donc largement déterminés par des automatismes, c’est à dire par un mode de traitement qui s’écarte sensiblement des normes classiques de rationalité. " (Eric Raufaste, Denis Hilton). Et encore : " Leurs travaux [aux psychologues], sur les processus cognitifs les conduits à penser que les agents, loin d’être dotés de préférences a priori, élaborent ces dernières à partir de la signification qu’ils accordent aux informations qu’ils ont sélectionnées. " ( Christian Schmidt). Regardez bien, on peut même lire dans ce dossier : " La construction du risque par chaque agent est enfin une opération complexe qui met en jeu des facteurs liés à l’environnement social. Pour donner une signification aux informations dont il dispose [...] il utilise des archétype sociaux. " ( Christian Schmidt). Diantre ! " Archétypes sociaux ", " automatismes ", et même " déterminants socioculturels " (Eric Raufaste, Denis Hilton), encore un peu, et l’habitus de Pierre Bourdieu n’est plus très loin ! Manifestement, la théorie de l’utilité espérée ne semble pas très en vue chez les assureurs, pas plus que les tentatives de généralisation plus récentes avec ( pour les initiés) fanning out function ou fonctions à dépendance de rang... Pour un assureur qui s’intéresse avant tout à l’efficacité, rien ne vaut les conseils d’un bon psychologue. Même si, sur d’autres sujets, on pourra utiliser les théories économiques de l’information ( asymétrie d’information, aléa moral) pour justifier des pratiques d’assurance qui existaient déjà avant ces théories...

3. Prenons maintenant l’exemple de l’utilité des théories microéconomiques pour les marchés financiers. L’étudiant ayant ingurgité le modèle de Markowitz des portefeuilles efficients, pourrait se sentir très informé des pratiques des intervenants sur les marchés. Malheureusement, il lui faudrait regarder à côté des nombreuses affirmations sur la révolution des méthodes de gestion qu’a apporté cette théorie pour lire une phrase telles que : " rares ont été les applications directes et automatiques du modèle de Markowitz " ( Marchés financiers, Bertrand Jacquillat, Bruno Solnik, 1997, page 121). Il pourra lire dans le même ouvrage, un peu plus loin, lors de la description du modèle APT ( Arbitrage Pricing Theory) qui ne part pas d’un cadre microéconomique et qui ne repose pas sur la maximisation d’espérance utilité : " Moins riche au plan économique, cette approche est cependant mieux à même de prendre en compte la complexité de la réalité du comportement des prix des actifs financiers. " ( id., page 142). Donc, les auteurs se désolent un peu que cette théorie ne soit pas conforme à la théorie standard, mais ses capacités explicatives sont supérieures... Toujours sur les marchés financiers, l’étudiant apprendra que ceux-ci sont " efficients " et qu’ils intègrent dans les privés actifs toute l’information disponible. Naturellement, les multiples crises financières, et les bulles spéculatives ne peuvent que laisser dubitatif face à de telles descriptions idylliques des marchés financiers. Il suffit de lire le rapport Davanne, rendu au premier ministre en 1998, pour retomber les pieds sur terre. Olivier Davanne y insiste notamment sur " le décalage entre la finance réelle et la finance rêvée par les théoriciens des "marchés efficients". " ( Instabilité du système financier international, 1998, page 121), et rappelle, comme Krugman ( 1989) que : " Les marchés des changes se comportent plus comme les marchés d’actifs instables et irrationnels décrits par Keynes que comme les marchés efficients décrits par la théorie financière moderne " ( id., page 95).

Mais alors, à quoi donc sert la théorie économique ?Il est amusant de lire une déclaration faite par l’économiste Daniel Cohen, invité dans un débat au parti socialiste ( dans le cadre d’un cycle de conférence intitulé sciences, société, Solférino) : " L’économie est une science, mais elle n’est pas capable de faire des prédictions. Elle produit des théories. " ( L’hebdo des socialistes, nº 165,3 novembre 2000). Tiens donc ? Mais, qu’est-ce qu’une science qui n’est pas capable de faire des prévisions ? En tout cas ce n’est pas une science dure comme la physique ( comme aimeraient à le penser certains économistes)... Donc, l’économie produit des théories... Mais cela n’est pas suffisant pour faire de cette discipline une science. On pourrait citer une autre discipline qui produit des théories, sans être capable de faire des prédictions juste : l’astrologie. Comment pourrait-on donc distinguer l’économie de l’astrologie ? Eh bien, on peut peut-être trouver un début de réponse dans le rapport d’Olivier Davanne, où celui-ci conseille la mise en place d’un groupe d’experts internationaux qui seraient chargés d’émettre des propositions pour la réforme du système international. Olivier Davanne donne deux justifications à sa proposition ( et aucune d’entre elles ne concerne l’efficacité, la justesse de mesures proposées par des experts ) : premièrement, ce groupe permettrait, par ses propositions, de dépasser les " blocages inhérents au travail intergouvernemental " ( op. cit., page 38) ; deuxièmement, " Elle [cette démarche] donnerait une plus grande légitimité aux réformes qui seraient décidées. ". Eh oui, vous avez bien lu ! Alors que la justesse des réformes proposées n’est pas mise en avant, Olivier Davanne dit explicitement que la mise en place d’un groupe d’experts aura une fonction de légitimation auprès des opinions publiques. Il déclare d’ailleurs ensuite : " Un rapport rédigé par des personnalités de grande stature serait probablement plus de nature à les rassurer [les opinions publiques] " ( ibid.).

En somme, nous voyons dès maintenant qu’il y a une différence fondamentale entre la théorie économique et l’astrologie : l’astrologie sert à rassurer les hommes politiques dans leur vie privée, alors que la théorie économique sert à rassurer leur opinion publique...

 
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