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Le Cercle des économistes vu par le Mouvement

Commentaire de l’article paru dans Le Monde de l’Economie, 29/05/2001

La présentation que donne le " Cercle des économistes " du merveilleux monde des économistes est pour le moins alléchante (supplément économique du Monde du Mardi 29 mai 2001).

Dans ce monde, tout le monde travaille sérieusement et en commun, grâce aux deux langages que sont la langue anglaise et la formalisation, afin de parvenir aux recommandations susceptibles d’éclairer au mieux les problèmes de la Cité. Mieux encore, l’économie, loin de l’"autisme" qu’on lui a reproché, (à tort donc), s’ouvre aux autres sciences sociales, et modélise des acteurs beaucoup plus subtils que le traditionnel homo oeconomicus, à la rusticité insondable. L’économie s’ouvrirait ainsi à des comportements plus subtils, aux autres sciences humaines, etc. On se permettra de douter de la réalité de ces affirmations, mais nous nous centrerons ici sur une seule question : celle du pluralisme.
En effet, et de façon typique, le billet du Cercle fait l’impasse complète sur les débats qui existent actuellement au sein de la communauté scientifique. A l’image d’une discipline qui s’ouvre aux autres sciences humaines vient alors s’ajouter celle d’une discipline homogène. Or ces débats existent pourtant.
Prenons l’exemple des causes du chômage et des moyens d’y remédier. L’attribution du Prix est intéressante de ce point de vue : le lauréat représente sans aucun doute l’excellence universitaire et le Prix le récompense donc justement. Mais tout se passe comme si ses thèses, qui ne sont qu’effleurées, n’étaient pas débattues, voire combattues par d’autres. Ainsi, à aucun endroit n’est mentionnée l’explication donnée par l’ensemble des travaux de Pierre Cahuc pour expliquer la hausse du chômage en France, en particulier depuis 1974. Or quelle est-elle ? Elle se résume à l’idée que le niveau de salaire est trop haut, c’est-à-dire qu’il est supérieur au salaire d’équilibre (celui qui équilibrerait l’offre et la demande sur le "marché du travail", et pour lequel il n’y aurait donc pas de chômeurs, sauf "volontaires"). C’est en effet le seul moyen pour lui d’expliquer l’existence du chômage au sein du modèle théorique qu’il se donne, celui de la théorie néo-classique, même amendée (ces éléments théoriques sont présentés de façon vulgarisée par Laurent Cordonnier dans son ouvrage Pas de pitié pour les gueux, ed. Raisons d’agir). De façon empirique, ces "imperfections" à l’origine de ce niveau de salaire excessivement élevé sont par exemple le salaire minimum imposé par l’Etat et le poids des syndicats dans les négociations collectives. Or nombreux sont les économistes (et les citoyens) qui pensent que là ne réside pas l’origine première du chômage, et que diminuer les salaires et/ou affaiblir les syndicats ne règlera en rien le problème du chômage. Pour eux, les solutions passent avant tout, par exemple, dans une activité économique plus soutenue. Cette thèse n’est pas seulement soutenue par des auteurs de tradition marxiste : elle est au centre de l’analyse de Jean-Paul Fitoussi, un habitué des colonnes du Monde, notamment dans le Débat interdit.
Il y a donc des débats sérieux au sein de la communauté des économistes. Comme le dossier le dit justement, ces débats engagent la Cité, et, c’est notre combat en particulier, ils doivent être présentés aux étudiants des Universités. Que la "science économique" progresse du seul fait qu’elle s’uniformise dans ses modes de communication est certes une possibilité, même si nous en doutons. Mais ce qui est sûr, c’est que cette discipline est traversée de débats permanents. Récompenser les meilleurs éléments de l’approche dominante du moment n’est pas en soi condamnable. Mais faire comme si ces économistes représentaient, au-delà d’eux mêmes, la totalité d’une profession au sein de laquelle les conflits n’existaient pas est tout simplement inexact. La " science économique " n’existe pas en-dehors de la société au sein de laquelle elle se déploie. Comme elle, elle est traversée par des débats, récurrents qui plus est.
Mais tel n’est pas le point de vue du Cercle. Non, pour le Cercle des économistes, "la pensée économique française va bien, elle est capable de proposer plus de solutions, avec un niveau croissant de qualité et d’efficacité". Nulle part n’est fait mention de l’existence de débats en son sein, choses pourtant bien légitime au sein de toute discipline : qui conteste la réalité de débats en sociologie, en histoire ou en physique ? Mais cette attitude du Cercle est après tout compréhensible : comme le sait tout un chacun, toute association professionnelle est avant tout là pour défendre ses membres et nier ses dissensions internes. Cependant, le Cercle profite aussi de la tribune qui lui est offerte pour régler au passage quelques comptes, notamment en affirmant que "Bien au-delà du débat qui a secoué, un temps, certains esprits sur la recherche économique entre approches formalisées ou non, on voit ce qui se passe dans la réalité : les meilleurs mêlent les deux". Cette affirmation est déjà plus ennuyeuse. D’une part, elle est de mauvaise foi, puisque les économistes du Cercle font mine de croire que le débat soulevé depuis un an porte principalement sur la formalisation, alors qu’il se centre en fait sur le manque de pertinence et l’absence de pluralisme des théories enseignées. D’autre part, elle veut tout simplement nier la réalité puisque le débat n’est pas clos mais perdure bel et bien, contrairement à ce que veulent nous faire accroire les économistes du Cercle. Finalement, dans une figure bien connue mais sous d’autres cieux, il s’agit d’abord de caricaturer la position de l’adversaire (nous, en l’occurrence), pour ensuite nier la réalité du débat et donc en conclure que tout va bien. Les initiés pourront d’ailleurs s’amuser à comparer la liste des membres de ce Cercle et celle des rédacteurs du "Contre appel pour préserver la scientificité de l’économie" (supplément économie du Monde du mardi 31 octobre 2000), et en tirer les conclusions qui s’imposent.
Mais au final, l’image que les membres du Cercle donnent de leur discipline est, à leur corps défendant certes, bien conforme à celle que nous critiquons. Absence de pluralisme, refus du débat, négation de la réalité, croyance en les vertus intrinsèques de la formalisation et de l’usage de l’anglais, monopole des recommandations de politique économique et mépris des autres sciences sociales... Vous avez dit autisme ?

Mouvement des étudiants pour la réforme de l’enseignement de l’économie

 
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