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Texte écrit par des membres du Mouvement

Critique de la "critique" de Blaug

A propos du texte "Distrubing currents in modern economics" de Mark Blaug

La démarche consistant à critiquer la scolastique qui prévaut actuellement dans l’enseignement de l’économie nous semble tout à fait saine et justifiée. Cependant, la façon dont Blaug critique l’économie néoclassique a suscité des débats au sein d’autisme. Le texte qui suit a pour objet de mettre en lumière les raisons pour lesquelles certains d’entre nous estiment que cette critique est souvent inutile et non pertinente. Pour ce faire, on passera en revue les confusions et idées reçues que colporte Blaug sur le modèle de l’équilibre général, puis celles portant sur la théorie des jeux, et enfin, on abordera les équivoques qu’il fait à propos de la macroéconomie à agent représentatif.

Le modèle de l’équilibre général

Le manque de pertinence de la critique de Blaug en ce qui concerne le modèle de l’équilibre général tient à la nature des critiques qu’il lui adresse. En dénonçant certaines “ hypothèses irréalistes ” du modèle, Blaug omet celle – pourtant centrale – du commissaire priseur, et ignore ainsi la structure même du modèle. Par exemple, lorsqu’il affirme “ The Arrow-Debreu paper provided a rigorous proof of the existence of multimarket equilibrium in a decentralized economy.” (p2), Blaug entretient l’idée erronée selon laquelle le modèle Arrow-Debreu décrirait une économie de marché décentralisée (même idéalisée), alors que ce modèle représente une économie extrêmement centralisée (cf. notre texte “ à quoi sert la microéconomie ? ”).

D’autre part, Blaug laisse entendre que malgré certaines “ limites ” (comme la question de la convergence vers l’équilibre), “ the model of perfect competition allows unambiguous comparative static predictions about prices and quantities. ” (p3). C’est là qu’il se trompe, et qu’il montre qu’il ignore l’existence du théorème de Sonnenschein. Rappelons que celui-ci établit que tout peut arriver, qu’on ne peut déduire des résultats de statique comparative à partir des axiomes qui caractérisent le modèle de concurrence parfaite. Ainsi, en sus d’être non pertinent, le modèle d’équilibre général est stérile… deux éléments que Blaug néglige complètement dans sa critique.

La théorie des jeux

En ce qui concerne la théorie des jeux, Blaug commence par affirmer que celle-ci est “ puissante ” (et donc pertinente) dans un domaine particulier, qui n’est toutefois pas défini de manière intelligible : “ Game theory is most powerful in dealing with one-shot cooperative games in which payoffs can be expressed in money or any other one-dimensional variable. ” (p3) Si quelqu’un comprend le domaine dont il s’agit, qu’il nous contacte rapidement, s.v.p…
Ensuite, sous l’apparence de la critique, Blaug entretient un certain nombre d’idées reçues concernant cette théorie. Il poursuit l’affirmation précédente par : “ But economic behavior is basically a repeated noncooperative game with a complex informational structure in which outcomes may not always be measurable in one-dimensional terms. It is well known that repeated games typically exhibit an infinity of equilibria, and game theory itself gives no reasons why the players will prefer one equilibrium to another. In consequence, game theory does not provide definite predictions of behavior in repeated-game situations, that is, in the sort of situations with which economists have traditionally been concerned, such as buying and selling in highly contestable markets in which traders learn from experience how best to jockey for advantage. ” (p3-4) D’abord, cette citation laisse entendre que la théorie des jeux (répétés) pourrait, même si les prédictions faites sont “ non définies ”, traiter de “ situations d’achat et de vente dans des marchés hautement contestables ” (sic !), alors qu’elle ne porte que sur de cas ultra-simplifiés (choix unique et simultané des joueurs). Ce genre d’affirmation entretien l’illusion sur la “ portée ” de la théorie des jeux. D’autre part, Blaug omet également de préciser qu’il n’y a une infinité d’équilibres que si le jeu est répété un nombre infini de fois (et non mille milliards de fois), et surtout, qu’il n’y a aucune raison de privilégier les équilibres de Nash en tant que prédictions d’un jeu (c. f. notre texte sur la théorie des jeux).
Toujours sous l’apparence de la critique, la suite du texte sur la théorie des jeux colporte les mêmes idées reçues et erronées. Ainsi, lorsqu’il affirme : “ Just as general equilibrium theory solved the stability-of-equilibrium question by ruling out disequilibrium trading, game theory likewise adopted a static approach to the equilibrium outcomes of games by simply ignoring the adjustment process by which equilibrium is achieved. Even sequential decision-making, which allows one player to learn what to do from the previous move of the other player, is frequently eliminated in favor of simultaneous decision-making. ” (p4), Blaug laisse entendre (comme la plupart des théoriciens des jeux) que les jeux dits “ séquentiels ” renvoient à une sorte d’“équilibre-processus”, ce qui est faux. La théorie des jeux est, par essence, d’équilibre : dans tous les modèles de jeux (même les jeux dits “ séquentiels ”), il s’agit d’un choix unique et simultané des joueurs. Ce “ détail ” est d’ailleurs le défaut principal de cette théorie, qui ne traite, répétons-le, que de cas ultra-simplifiés.

Pour finir, Blaug se trompe sur la nature de la théorie des jeux en affirmant : “ Much, if not most, game theory is prescriptive, concerned with how rational players should make decisions, and, characteristically enough, very little experimental work has been carried out to develop a realistic description of how people actually make decisions in situations of strategic interactions. ” (p4). D’abord, soulignons que d’innombrables expériences ont été faites, et qu’elles contredisent les éventuelles prédictions que pouvait faire la théorie. Ensuite, la théorie des jeux n’est pas prescriptive ou normative (ce qui doit être). En effet, que peut conseiller le théoricien des jeux à chaque joueur dans le cas du dilemme du prisonnier (répété) ? La stratégie consistant à dénoncer l’autre à tous les coups ? La “ coopération ” ? En fait, comme les intérêts des joueurs sont (en partie) opposés, le conseil du théoricien pour un joueur n’est pas forcément valable pour un autre. Le théoricien se trouve devant la même situation que les joueurs, et ne peut donc avoir de prescription “ claire ” à faire (i.e. tout dépend des croyances).

Le rapide examen des propos que tient Blaug sur la théorie des jeux permet donc d’affirmer que malgré les apparences, son positionnement n’est en rien critique. Il laisse subsister l’illusion sur ce que cette théorie permettrait de réaliser, et reprend certaines des idées reçues et erronées à son sujet.

La macroéconomie à agent représentatif

Tout comme les critiques adressées à la théorie de l’équilibre général, les objections que Blaug fait à la “ nouvelle macroéconomie ” portent sur son “ réalisme ”, et non sur la structure des modèles et leur pertinence. Ainsi, lorsqu’il affirme : “ Think of the following typical assumptions : perfectly infallible, utterly omniscient, infinitely long-lived identical consumers ; zero transaction costs ; complete markets for all time-stated claims for all conceivable contingent events ; no trading of any kind at disequilibrium prices ; infinitely rapid velocities of prices and quantities ; (…) all these are not just unrealistic but also unrobust assumptions. And yet they figure critically in leading economic theories. ” (p4), il ne s’attaque pas au fait que dans ce type de modèle, il n’y a pas d’échanges, pas d’économie. En effet, en présence de consommateurs identiques, il ne peut y avoir de transactions (avec ou sans coûts), de prix (“ infiniment rapides ” ou pas), de marchés (complets ou pas), d’équilibre ou de déséquilibre. Blaug ne voit pas que le monde décrit est celui de Robinson Crusoe.

Cette confusion sur la nature des modèles de la “ nouvelle macroéconomie ” est également présente lorsque Blaug évoque la théorie des cycles réels (RBC) : “ And indeed real business cycle theory is, like new classical macroeconomics, a species of the genius of equilibrium explanations of the business cycle (which would yesteryear have been considered an oxymoron). Agents are relentless maximizers and form exceptions rationally. Markets clear continuously, and even momentary disequilibria are ruled out as methodologically inadmissible ”(p5). Ici encore, Blaug entretien la confusion en parlant d’agents (au pluriel, s’il vous plait…) alors que les modèles RBC représentent le monde de Robinson, dans lequel il est absurde de parler d’équilibre ou de marchés… (cf. notre texte sur l’agent représentatif).

Blaug persiste et signe en affirmant : “ The no doubt ingenious story that real business cycle theorists tell is more convincing for booms than for slumps, and indeed they have not so far provided a convincing account of why economies turn down not just occasionally but periodically ” (p6). On notera d’abord que Blaug considère ces robinsonnades comme ingénieuses, ce qui est loin d’être une position critique. Ensuite, il entretient ici l’idée selon laquelle les modèles RBC pourraient rendre compte de certaines situations concrètes (les "booms") même s’il reste des progrès à faire en ce qui concerne les récessions (au travail !). Blaug ne reconnaît jamais que ces modèles à agent représentatif sont dénués de toute pertinence pour l’étude et l’analyse de questions économiques concrètes.

En conclusion, le rapide examen que nous venons de faire permet d’affirmer que le positionnement de Blaug est loin de remettre en cause la théorie néoclassique. En dénonçant “ l’irréalisme ” des modèles, et non leur structure ou leur pertinence, la critique de Blaug est à côté de la plaque. Elle entretient l’idée erronée selon laquelle le modèle d’équilibre général serait une représentation d’une économie de marché décentralisée, alors que la structure du modèle renvoie à une économie centralisée. Les propos inexacts, eux aussi (décidément…), qu’il tient sur la théorie des jeux accordent à cette théorie plus d’importance qu’elle n’en a (puisqu’elle ne traite que de cas ultra-simplifiés) et laissent subsister l’illusion sur ce qu’elle permettrait de faire. Enfin, son positionnement sur la “ nouvelle macroéconomie ” et la théorie des cycles réels occulte complètement la structure (à un agent) de ces modèles, qui les rend dénués de toute pertinence pour l’analyse et l’étude de situations économiques concrètes.

Qui plus est, le positionnement de Blaug laisse la voie ouverte à de possibles “ développements ” des modèles, afin de les rendre plus “ réalistes ” (même si ce sont toujours des robinsonnades). Ce type de “ critique ” nous semble inutile (car touchant à des points secondaires) et dangereux puisqu’il implique implicitement l’enseignement de la micro (1, 2, 3, …, 10 000) pour former les futurs “ chercheurs ” qui contribueront au progrès de la “ science ”…

 
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