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Réflexion concernant le texte intitulé "Quelques remarques sur..."

André Orléan - Juin 2002

Réflexion concernant le texte intitulé « Quelques remarques sur une conférence d’André Orléan consacrée aux "fondements microéconomiques de la confiance" »

André Orléan, directeur de recherche au CNRS
22 juin 2002

Avant de publier le texte [...] intitulé « Quelques remarques sur une conférence d’André Orléan consacrée aux "fondements microéconomiques de la confiance" » sur le site Internet du « Mouvement des Etudiants pour une Réforme de l’Enseignement de l’Économie », [vous] m’accorde[z] un droit de réponse. Je [vous] en suis reconnaissant car ce texte anonyme me met vivement en cause et je suis heureux qu’il me soit donné l’occasion d’apporter aux lecteurs quelques éléments d’éclaircissement. Commençons par un point, à mon sens, essentiel.

A l’origine du texte considéré, se trouvent deux conférences que j’ai données au début de 2002, à la demande des Écoles Normales Supérieures, pour préparer à l’Agrégation de Sciences Sociales. Il s’agissait de proposer des éléments de réflexion sur le thème « risque et incertitude ». Une première conférence a porté sur la notion de confiance et la seconde sur le mimétisme. Dans un tel cadre, je comprends mon rôle comme devant aider les agrégatifs à bien préparer le concours, et non pas comme une tribune où j’exposerai mes idées personnelles. C’est de ce point de vue que ces conférences demandent d’abord à être jugées : ont-elles aidé ou non les candidats à réussir au concours ? Telle était leur finalité. Cela signifie pour moi deux contraintes : (1) une présentation, aussi rigoureuse que j’en sois capable, des notions comme équilibre réputationnel, cascade informationnelle ou incohérence temporelle, ce qui suppose d’être fidèle à l’esprit des économistes qui les ont proposées, quel que soit par ailleurs mon propre point de vue, et (2) une mise en perspective plus subjective analysant ce que ces notions apportent de nouveau et à quelles limites elles se heurtent. Aussi, à tout le moins, ne peut-on considérer ces conférences comme l’expression directe de ce que je pense sur la question de la confiance ou du mimétisme ! Jamais, je ne les ai présentées de cette façon. Juste un petit exemple pour bien me faire comprendre : même si le rôle du « mimétisme informationnel » me semble moins important que celui du « mimétisme autoréférentiel » et du « mimétisme normatif », était-il pour autant convenable de faire un cours de préparation à l’Agrégation de Sciences Sociales uniquement centré sur ces deux dernières notions qui me sont personnelles ? N’aurait-on pas pu me reprocher de mal préparer les étudiants au concours ? On aurait aimé qu’à un moment ou à un autre, l’auteur(e) du texte ait pris sérieusement en considération ce fait, ce qui l’aurait conduit à voir tout le ridicule du titre, « Le nouvel Orléan », associé à une conférence aux finalités très étroites ! Pourquoi pas, par le même procédé, considérer ma présentation de Don Patinkin dans mon séminaire de DEA comme exprimant mes « nouvelles » positions en matière de théorie monétaire ? Il ne me semble pas être avare en publications diverses, aisément disponibles, dans lesquelles on peut trouver un exposé complet de mon approche théorique de la confiance ou de la monnaie sans qu’il soit besoin d’utiliser ce genre de matériau ; en particulier, mon dernier livre, La monnaie entre violence et confiance, dans lequel de longs développements lui sont consacrés. Parler du « Nouvel Orléan » en prenant comme seul appui ces deux conférences passe véritablement les limites de ce qui est raisonnable. A vrai dire, cela me paraît même complètement insensé et on imagine mon étonnement en lisant ce curieux texte. On pourrait m’objecter que l’auteur(e) fait également référence à mon article paru dans la Revue du MAUSS. Cependant, une lecture attentive du texte proposé montre qu’il n’en est rien. Cette référence n’y joue aucun rôle. Nulle part les thèses sur la confiance que j’ai développées dans cet article ne s’y trouvent présentées, commentées ou critiquées. Tout se passe comme si l’auteur ne les avait pas connues. On y reviendra. Mais passons au fond du texte.

On trouve une première thèse exprimée de la manière suivante :

« Nous voulons dire d’abord à quel point nous semble inutile et stérile la démarche qui consiste à examiner sans relâche les mêmes « modèles » simplistes qui séduisent tant les économistes (et ce quelle que soit leur « bonne volonté » pour sortir de l’orthodoxie). Surtout lorsqu’on la compare à la plupart des analyses sociologiques sérieuses sur les mêmes questions. »

Pourquoi pas ? Enoncée aussi brutalement, l’opposition entre « économie simpliste » et « sociologie sérieuse » paraît juste un peu outrancière, mais quelquefois les outrances sont productives conceptuellement. Elles évitent de « noyer le poisson. » Voyons ce qu’en fait l’auteur(e). Il/elle considère, à titre d’exemple, l’analyse proposée par Kreps sur la confiance. L’auteur(e) écrit :

« il apparaît qu’il faut, d’une manière ou d’une autre faire appel (et voici la révélation) à des liens non réductibles à la logique marchande (et non générés par le marché), pour fonder l’échange marchand lui-même : autrement dit une « convention » … Pour séduisante qu’elle est, cette conclusion n’en reste pas moins une évidence : nul besoin des sophismes microéconomistes pour comprendre que le capitalisme marchand n’a pu (et ne peut) se développer qu’en se servant de normes sociales typiques de liens sociaux pré- ou non-capitalistes, qu’il est par lui-même bien incapable de générer. »

C’est là une des idées importantes du texte proposé. Malheureusement, le contresens ne pourrait être plus total. Tout l’article de Kreps vise précisément à montrer qu’il est possible, pour peu qu’on passe en jeux répétés, de rendre compte de la confiance sans faire appel à des liens extérieurs à la logique marchande, uniquement en prenant appui sur la rationalité des acteurs. Telle est l’idée que Kreps développe lorsqu’il avance la notion d’équilibre réputationnel. Dans ce cadre, un individu uniquement soucieux de maximiser ses gains est conduit rationnellement à respecter ses engagements parce qu’agir autrement lui fait perdre dans le futur plus que ce que sa conduite opportuniste ne lui fait gagner à court terme. Il en est ainsi parce que l’individu qui trahit sa parole acquiert une réputation détestable qui limite fortement sa capacité à faire des affaires dans le futur. Kreps va même très loin dans le refus de tout lien non-économique puisqu’il repousse même la solution contractuelle, pourtant classiquement invoquée par les économistes, parce qu’elle a, à ses yeux, le défaut majeur de nécessiter la présence de tiers, en l’occurrence les juges et les avocats, là où le mécanisme réputationnel permet d’obtenir directement le résultat, sans autre médiation que le calcul rationnel.

Pour aller plus loin et souligner à quel point cette soi-disant évidence n’en est pas une, j’avais conseillé, dans mon article comme dans ma conférence, de se reporter à l’étonnant article d’Oliver Williamson, « Calculativeness, Trust, and Economic Organization » (Journal of Law & Economics, vol. 36, avril 1993, 453-486). Dans ce texte, Williamson va encore plus loin dans le refus de ce qui n’est pas l’économie. Il soutient que la notion de confiance est une notion ambiguë et que son emploi par les économistes est source de multiples confusions. A ses yeux, le terme exact qu’il convient d’employer est celui de « risque » et il propose, en conséquence, de le préférer systématiquement à celui de confiance. Selon moi, il faut comprendre la charge de Williamson comme exprimant la volonté d’autonomie de l’économie dans l’affirmation vigoureuse de sa capacité à penser les rapports économiques sans avoir recours à des notions étrangères à son corpus théorique. En effet, si Williamson ne veut pas du concept de confiance, c’est parce qu’il veut exclure tout ce que ce terme d’origine « sociologique » peut suggérer de liens non marchands entre acteurs, là où, selon lui, ne sont présents que de classiques comportements de gestion du risque. Ces derniers nous livrent l’intelligibilité totale du phénomène sans qu’il y ait besoin d’aller voir ailleurs. Dans ce rejet extrême par Williamson du terme de confiance, je vois à nouveau la preuve que la soi-disant évidence de notre auteur(e) n’en est nullement une. Bien au contraire, elle est le lieu d’un intense débat entre économistes ainsi qu’entre économie et sciences sociales. Dois-je ajouter que ce même point occupe une place centrale dans le livre, La grande désillusion, que Stiglitz a consacré à la critique des thèses du FMI ? Selon Stiglitz, si le FMI ne comprend rien aux sociétés qu’il doit aider, c’est en raison d’une conception erronée des rapports économiques, conception étroitement « économiciste » qui néglige la dimension non marchande de la confiance. Autrement dit, le FMI défend une conception du capitalisme qui délaisse totalement les liens non-économiques et c’est ce que lui reproche Stiglitz. On voit que le débat est loin d’être clos. Opposer à cette vision « économiciste » qu’il est « évident » que le capitalisme a besoin de liens non-économiques, ne me paraît pas une démarche très productive, chaque camp pouvant renvoyer à l’autre ses propres évidences. La notion d’évidence est des plus trompeuses comme le révèlent les sciences sociales.

On pourrait multiplier les exemples et aller même jusqu’à soutenir qu’une grande partie des débats actuels les plus intéressants tourne autour de cette question de l’incomplétude des liens contractuels ou économiques. A titre d’illustration, on peut citer les travaux qu’a menés Mark Granovetter sur le désencastrement de l’économie moderne. Pour ma part, j’ai essayé d’approfondir cette question en prenant au sérieux la réponse que propose Kreps avec le concept d’équilibre réputationnel, en me demandant si elle est véritablement pertinente. Autrement dit, la réputation, comme elle le prétend, permet-elle à elle seule de résoudre les problèmes de confiance ? Parce que j’ai à l’esprit toutes les limites propres à la rationalité stratégique livrée à elle-même, je trouvais intuitivement que cette solution était « trop belle pour être vraie ». J’ai essayé alors de montrer que l’équilibre réputationnel ne fonctionne comme « producteur de confiance » que parce que Kreps fait l’hypothèse que la probabilité de rencontre p entre les joueurs est considérée comme exogène. Or, c’est là une hypothèse hautement contestable. Dans un véritable cadre stratégique, on ne voit pas pourquoi les rencontres futures entre les joueurs seraient fixées de manière exogène. Après tout, lorsqu’un individu vole son entreprise, il ne revient pas le lendemain travailler mais cherche à s’enfuir. A partir de là, j’ai pu montrer que le mécanisme réputationnel ne fonctionne pas de la manière que Kreps a imaginée. Avant d’y revenir, soulignons que c’est précisément cette approche que me reproche le plus durement l’auteur(e). Pour lui, l’individualisme constitutif des modèles économiques rend ces derniers, par essence, inaptes à fournir toute description plausible des liens sociaux marchands. Aussi tout analyse qui prend au sérieux ces modèles lui paraît sans intérêt, au mieux expression d’une pensée naïve, au pire d’une « coupable complaisance ». L’auteur(e) préfère les études sociologiques sérieuses qu’il ne définit pas. Il écrit :

« comment cet individualisme méthodologique qui appuie toutes ses analyses sur des abstractions totalement infondées pourrait-il, par la magie du raisonnement, permettre de comprendre une réalité infiniment plus complexe et (heureusement) plus riche, à commencer par la confiance ? »

Ces positions expriment pleinement l’état d’esprit de leur auteur(e) : c’est un homme (femme) de certitudes et d’évidences. Le monde qui l’entoure est simple. On chercherait en vain dans les pages proposées la trace d’un problème qui ne soit pas résolu. Il suffit de s’en remettre à la « sociologie sérieuse », idéal non défini qui fournit les clefs adéquates pour toute chose. L’idée que les sciences sociales rencontrent des difficultés nécessitant une certaine inventivité conceptuelle dont les bornes ne seraient pas fixées a priori, lui est totalement étrangère. Lorsqu’il/elle écrit « l’individualisme méthodologique appuie toutes ses analyses sur des abstractions totalement infondées », je ne pense pas qu’il ait raison même si je ne suis pas un chaud partisan de l’individualisme méthodologique ; mais plus grave à mes yeux car stérilisant pour la pensée, est le fait que, par cette phrase, l’auteur(e) dresse des murailles a priori. Il me semble a contrario qu’un bon chercheur doit être, pour une part, opportuniste. Il ne doit pas se refuser à aller voir ailleurs. Par exemple, doit-on rejeter a priori les analyses que développe Aver Greif sur les réseaux marchands parce qu’il se place dans un cadre d’individualisme méthodologique ?

D’autre part, on sent dans tout le propos de notre auteur une forte aversion pour les « petits » modèles « simplistes » qu’il juge incongrus devant « la réalité infiniment plus complexe et plus riche » du lien social. Je dirai que la question n’est pas là. La seule chose qui importe in fine pour le chercheur est de savoir si ces modèles, petits ou grands, apportent quelque chose.

On l’aura compris, je ne crois pas aux critères a priori qui permettraient de déterminer abstraitement ce qui est bien ou ce qui n’est pas bien en matière de recherches. En particulier, on a absolument tort de penser que l’opposition entre l’économie orthodoxe et la « sociologie sérieuse » a pour enjeu la manière de modéliser. Pour ma part, il me semble que ce sont les opposants au mouvement de critique de l’économie orthodoxe qui ont cherché à présenter ainsi le débat en caricaturant leurs opposants sous la forme de chercheurs refusant la modélisation. Telle n’est pas notre position. Ce qui doit être critiqué dans l’économie orthodoxe, ce n’est pas l’utilisation de la modélisation mathématique, mais bien les présupposés théoriques sur lesquels celle-ci se fonde. D’ailleurs, la sociologie qu’admire tant notre auteur, à juste titre, utilise également quelquefois des petits modèles ou des schémas simplistes. Cela n’a rien de déshonorant. Un petit modèle peut exprimer une grande idée. Diego Gambetta ne fait rien d’autre dans son article « Can we trust trust ? » lorsqu’il définit la confiance comme « un degré particulier de probabilité subjective avec lequel un agent établit qu’un autre agent ou un groupe d’agents choisiront une certaine action ». C’est là un genre d’hypothèses qui peut, à un moment donné, être utile car éclairant la situation, sans qu’il soit nécessaire de faire apparaître explicitement toute la structure sociale environnante. Pour autant, on ne sombre pas nécessairement dans l’individualisme méthodologique.

Pour ma part, je considère que les grandes déclarations de principe tonitruantes qu’affectionne tant notre auteur(e), définissant a priori une espèce de pureté méthodologique et épistémologique, sont sans intérêt dès lors qu’elles n’embrayent pas sur une étude en détail des résultats proposés. C’est ce que l’auteur aurait pu faire à propos de mon analyse de la confiance. A partir de cela, en jugeant de la qualité des résultats obtenus, il/elle aurait eu le droit de dire si ma démarche était infondée ou non. Se contenter d’invoquer des principes généraux pour critiquer une recherche me fait penser à ces envoyés de l’inquisition refusant de regarder dans la lunette astronomique que leur tend Galilée parce qu’ils savent a priori que Jupiter ne peut pas avoir de satellites. Aussi, à leurs yeux, regarder dans la lunette est une perte de temps. Ils savent déjà, de toute éternité. Examinons donc ces résultats et montrons à travers cet exemple, ce que des modèles simplistes peuvent apporter (ou non) à l’analyse de la confiance.

Mon point central est que Kreps n’a pas du tout démontré ce qu’il croit avoir démontré car l’équilibre réputationnel ne fonctionne que si le paramètre p peut être considéré comme exogène, alors même que cette exogénéité n’est pas pensable en termes de rationalité stratégique. Selon moi, cette exogénéité doit être interprétée comme étant le produit d’un cadre social contraignant tout à fait spécifique, supposé déjà là, ce que j’appelle un « réseau social » comme celui que forme une collectivité paysanne ou la communauté des diamantaires juifs new yorkais, pour reprendre deux exemples qu’analysent Coleman et Williamson. Aussi, selon moi, la solution de Kreps, à savoir l’équilibre réputationnel, décrit un mode très particulier de production de confiance, celui qui se constitue lorsque existe un tissu dense de liens sociaux capable de fonder une relation forte d’appartenance de telle sorte que la fuite de l’individu devient un événement extrêmement improbable. Dans une telle configuration, c’est l’appartenance collective, mise en gage par l’individu, qui permet à la confiance de se former. Il y a en effet une réputation, mais une réputation gérée par le groupe, groupe par ailleurs capable d’infliger aux individus de sérieuses sanctions en cas de transgression des codes moraux. C’est là un point qui échappe totalement à Kreps. Il me semble que j’éclaire ainsi un peu un aspect de la confiance. Ma thèse sous-jacente, plus générale et ambitieuse, est que la logique de la confiance est toujours une logique du gage, le gage n’étant pas nécessairement une valeur monétaire, mais pouvant être une appartenance religieuse, politique ou sociale, appartenance dont la production échappe aux relations marchandes. On voit ici comment un petit modèle simpliste permet de saisir une dimension pertinente d’un problème plus vaste, contrairement aux thèses avancées par notre auteur.

Autre point essentiel : la solution proposée cherche à sortir d’une vision étroitement « économiciste » en proposant des ponts entre les disciplines. En fait, en travaillant de cette manière, on s’aperçoit avec surprise, car la surprise est partie inhérente du travail de recherche, que l’individualisme méthodologique du cadre initial peut être sans trop de difficulté dépasser pour que place soit faite aux arrangements sociaux qui façonnent les comportements individuels. On note ici que les grandes oppositions conceptuelles a priori chères à notre auteur(e) ne sont pas aussi solides qu’il y paraît : un cadre initialement individualiste peut nous dire des choses intéressantes sur le lien social. Comme il peut ne pas le faire dans d’autres situations.

Le reste du texte étant moins intéressant, j’y consacrerai moins de temps. Notons cependant que l’accent mis sur les situations catastrophiques n’a aucun fondement. Comme le comprendront immédiatement ceux qui connaissent les modèles analysant le mimétisme informationnel, il suffit qu’il existe un choix binaire pour que la logique du modèle fonctionne. Par ailleurs, le lecteur averti aura reconnu dans les exemples de « déficit informationnel », d’ailleurs mal compris, à savoir les médecins (point 1), les électeurs américains (point 2) et les animaux (point 3), trois des illustrations proposées par Bickchandani, Hirshleifer et Welch aux pages 1010 et 1011 de leur article « A Theory of Fads, Fashion, Custom, and Cultural Changes as Informational Cascades » (Journal of Political Economy, vol.100, n°5, 1992), article sur lequel j’ai passé un long moment. Pour ma part, et je crois bien également l’avoir dit, c’est dans le domaine financier qu’il me semble que les applications du mimétisme informationnel sont les plus fondées. Cependant, les exemples tirés de BHW sont plus intéressants que la présentation qui nous en est donnée, présentation qui frôle soit la mauvaise foi, soit la totale incompréhension. Par exemple, le point (1) est fondé sur l’observation de variations statistiques extrêmement fortes dans les pratiques d’amygdalectomie, selon les pays, les régions d’un même pays et les époques, alors même qu’un grand nombre d’analyses montrent que cette pratique n’est en rien nécessaire et est même quelquefois néfaste pour celui qui la subit. Alors pourquoi de tels engouements ? N’est-ce pas une question intéressante même pour la « sociologie sérieuse » ? L’hypothèse avancée est que la masse des médecins suit mimétiquement les recommandations d’un faible nombre de leaders auxquels ils attribuent une expertise meilleure que la leur. On montre que ce comportement n’est en rien déraisonnable, mais peut conduire à des phénomènes étranges comme celui observé dans le cas des amygdalectomies, conduisant à de fortes variations locales. Pour le point (2), l’auteur(e) nous décrit un mécanisme de vote utile qui n’est pas du tout évoqué par les auteurs. Au contraire, ceux-ci montrent, grâce à des études empiriques basées sur des sondages d’opinion, que les individus modifient, non seulement leur vote, mais surtout leurs préférences intrinsèques, en fonction des résultats obtenus par les candidats lors des primaires précédentes. Il ne s’agit donc pas de vote utile, à savoir voter pour A alors que je préfère B parce que A a plus de chance de battre C que je déteste, mais bien d’une transformation de la préférence des individus, de B pour A. Il n’est nullement question ici de mimétisme autoréférentiel (selon ma terminologie) mais bien de mimétisme informationnel. Quant au point (3), l’histoire proposée n’a aucun rapport avec l’exemple analysé. Il s’agissait de montrer que les groupes d’animaux ont tendance à choisir un même territoire alors même que ce choix peut leur être préjudiciable en termes de ressources.

On peut juger que ce genre de travaux présente une analyse « désocialisée » des interactions. C’est vrai jusqu’à un certain point. On peut en discuter. Mais même si cela était, notre auteur(e) ne semble jamais considérer qu’une analyse modeste pourra être pertinente, voire même souhaitable. Il/elle ne comprend pas que les chercheurs considérés puissent ne pas se donner pour but d’expliquer la totalité du monde social, mais se limitent à la compréhension d’un mécanisme étroitement défini. Aussi, ses critiques sur la soi-disant naïveté des instruments sont-elles complètement « à côté de la plaque ». Au lieu de se lancer dans de grandes tirades lyriques sur l’absence de société dans ces analyses, il serait plus convaincant d’examiner les modèles proposés pour ce qu’ils sont vraiment et de voir s’ils réussissent dans la tâche qu’ils se donnent, sans les juger à l’aune d’une tâche imaginaire : penser théoriquement le lien marchand. Il est facile d’assigner à ces modèles un but qui n’est pas le leur pour ensuite les critiquer en montrant que leurs outils analytiques ne sont pas à la hauteur de ce but. A un moment, l’auteur s’essaie à une analyse « interne » des modèles de mimétisme informationnel. Il écrit : « à partir du moment où on trouve réaliste (ou simplement « intéressant », « utile pour comprendre la réalité ») d’imaginer cent personnes totalement inconnues les unes des autres, dans un lieu qu’aucune d’elles ne connaît suffisamment pour savoir quoi faire en cas d’incendie, on s’interdit non seulement de comprendre ce qui se passe (encore ?) effectivement en cas d’urgence ou d’incertitude, là où subsiste une société à peu près "décente" ». Je laisse le lecteur juge. Personnellement, le problème posé ne me semble insensé : comment régissent des personnes ne se connaissant pas dans une pièce ayant deux issues ? Chacun choisit-il la porte qu’il préfère ou bien suit-il le comportement du groupe ? On peut juger la situation un peu abstraite et particulière. C’est indéniable. Mais les auteurs admettent tout à fait qu’elle le soit. Cependant, ils montrent au travers de nombreux exemples que l’analyse de cette situation n’est pas sans intérêt pour comprendre certaines configurations sociales. Par exemple, la manière dont se pratiquent les amygdalectomies ou comment on assiste lors des émissions de capital à des phénomènes de surenchère, incompréhensibles du point de vue des « valeurs fondamentales » des titres émis. Il est vrai qu’on est assez loin a priori de la question du fonctionnement d’une société décente, pour reprendre le terme employé par notre auteur(e). Mais je pense qu’il faudrait y regarder de plus près. On ne sait jamais. D’autre part, où est-il écrit que (1) ce serait la seule question pertinente ; (2) que, pour y répondre, des modèles plus spécifiques ne seraient pas utiles. Souvent, il s’est avéré que l’analyse d’un petit problème a permis d’expliquer des choses plus complexes. Sur toutes ces questions, je n’ai pas de réponse tranchée. Ce sont des questions ouvertes, notion que semble totalement ignorer notre auteur(e). Autrement dit, on peut en discuter. Mais pour ce faire, il faut examiner les résultats et les méthodes avec « charité » et ne pas s’en tenir à des oukases définitifs au nom de principes abstraits. J’ai peur qu’en suivant cette dernière voie, notre auteur(e) n’aille pas très loin. En fait, son « analyse » est tout entière construite sur la base du postulat selon lequel la « sociologie sérieuse » fournit des réponses adéquates à toutes ces questions. Pourquoi pas ? Mais, dans ce cas, il n’est guère utile de nous faire connaître à longueur de page son mépris pour les autres approches. Cela est un corollaire immédiat du postulat initial, qui n’apporte rien au lecteur. Le point véritablement intéressant serait alors de nous montrer comment cette supériorité s’exprime. Or, rien ne nous en est dit ! La « sociologie sérieuse » n’est même pas définie. Aussi, le combat ne peut-il n’être qu’inégal entre des discours a priori inadéquats, naïfs, « où les êtres humains seraient réduits au statut d’électeurs américains » (sic) et la « sociologie sérieuse » supposée en toutes choses avoir apporté les bonnes solutions. Il me semble que même la sociologie connaît des débats internes !

Il est temps de conclure. Avant cela, quelques remarques rapides sur divers points qui me tiennent à cœur et que je ne peux laisser passer sans commentaire. (i) Comme l’auteur, je trouve la propension de l’économie orthodoxe à réduire le comportement humain au pur opportunisme très révélateur. Puis-je renvoyer le lecteur aux analyses que j’en propose avec Michel Aglietta aux pages 50 et 51 du livre déjà cité ? (ii) Je ne comprends pas la critique qui est faite à l’exemple Perrier. J’ai proposé cet exemple précisément pour montrer à quel point la gestion de la confiance pouvait conduire à des aberrations et à d’immenses gâchis. (iii) A nouveau, l’auteur ne semble rien comprendre à l’exemple de Granovetter concernant l’automobiliste laissant un pourboire dans un restaurant d’autoroute. Personne ne propose ici de passer en jeux répétés. Granovetter avance cette illustration comme une situation où l’on ne peut comprendre l’action individuelle qu’en faisant appel à ce qu’il appelle le « sens moral ». (iv) Enfin, j’ai l’impression de n’avoir pas totalement négligé dans mon travail le rôle joué par la violence dans les relations marchandes.

Il me semble que, sur le fond, je partage avec l’auteur un certain nombre de convictions. Par exemple, la modélisation économique ne doit pas se réduire à un jeu mathématique, plus sensible aux subtilités formelles qu’à la compréhension du réel. Ou encore, le lien à autrui, fut-il économique, met nécessairement en scène des motivations et des représentations qui excèdent le seul intérêt et la seule rationalité. Là où je me sépare de ce texte, c’est sur l’idée que cette conviction se suffit à elle-même, qu’elle dispense d’un vrai travail de démonstration. Cet aspect n’intéresse en rien notre auteur(e) car, dès le départ, il/elle est absolument sûr de la justesse de son point de vue. Aussi n’instruit-il/elle qu’à charge, sans état d’âme. Mais relisons ce texte avant attention. Quel en est l’objet ? De quoi parle-t-il réellement ? Ce qui en forme la substance première est la révolte et l’indignation qu’ont attisées chez notre auteur(e) mes conférences. On devrait dire la sainte révolte tant il/elle nous en livre avec gourmandise et délectation la virulente expression, sans jamais chercher à en maîtriser le flot. On pourrait certes faire valoir le caractère un peu disproportionné entre cette indignation et son objet, à savoir une simple conférence de préparation à l’agrégation. Mais précisément, l’auteur(e) n’en veut rien savoir. Il/elle est sûr de lui car il/elle est sûr de sa révolte. Elle justifie tout à ses yeux. Elle le dispense même d’une pensée construite et nous donne un texte flou et désordonné. Il/elle semble penser que la virulence de sa réaction à mes conférences est en soi suffisamment intéressante et pertinente pour le dispenser d’une mise en forme minimale, ce qui est me donner une importance que je n’ai pas. Cet aspect « subjectif » rejoint un point de fond : l’auteur(e) ne semble pas comprendre qu’il ne suffit pas d’avoir envie de dire quelque chose pour que cette chose soit vraie, ni qu’elle vaille la peine d’être écrite.

Comme j’ai cherché à le souligner dans mon texte, la réalité du travail du chercheur est bien plus mouvante. Je ne crois pas en l’existence de principes abstraits, intangibles, qui permettraient de séparer à coup sûr le bon grain de l’ivraie. Le travail intellectuel est fait de surprises, de choses inattendues, de vérités qui n’en sont pas et d’erreurs productives. Les amateurs de vérités absolues et les donneurs de leçons sentencieuses devraient chercher une autre activité. Pour cette raison, il faut essayer de garder l’esprit ouvert, de ne pas considérer a priori que les travaux des autres ne valent rien parce qu’ils ne sont pas de votre chapelle, tout en continuant à défendre avec passion les hypothèses particulières auxquelles on croît. On le voit, la voie est étroite.

 
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